Quelle horreur ! Comment peut-on se laisser aller comme ça ? Il devrait s’en rendre compte. Il empeste à cent mètres. Et ici nous sommes tous collés les uns aux autres. Comment peut-il se supporter ? Pourtant il est bien habillé. Je ne peux pas laisser passer ça. Il me colle la nausée. Il faut faire quelque chose. Personne ne dit rien. Le suivre. Il sort. L’attirer dans un coin sombre. Feindre un malaise. Il s’approche… Pouah quelle infamie ! Aucune conscience. Réprimer ces haut-le-cœur qui m’envahissent. Ne plus respirer. Le frapper au bon endroit. Il suffit de savoir, ce n’est pas compliqué. Faire un exemple. Echapper à cette pestilence. M’en libérer. Disparaître.
-J’espère que c’est important Simon. Avec ce rhume je n’aspire qu’à fondre dans un bain bouillant, m’enfiler un grog et ne plus rien savoir du monde et de ses misères pendant vingt-quatre heures.
-Voyez vous-même, chef, c’est pas très joli. Un cadavre tout frais mais qui pue déjà. Dans ce quartier si tranquille, si c’est pas malheureux. Il paraît qu’il sortait du tram et qu’il rentrait chez lui.
Je me penche sur le cadavre. Mes collègues n’y ont pas encore touché. Ils ont pris toutes les photos nécessaires. Je le retourne. Autres photos. Il paraît qu’il pue la crasse, la sueur rance d’un mec qui ne s’est pas lavé depuis des semaines. Le sang séché en plus… Avec ce rhume, je ne sens rien. Un peu de chance dans mon malheur. Visiblement, il a la trachée défoncée au niveau de la pomme d’Adam. Mais ce n’est pas ce qui frappe au premier regard. Quelque chose de bien plus spectaculaire saute au visage : son nez. Ou plutôt son absence. On dirait qu’on lui a arraché… non, cisaillé le bout du nez. Avec… quoi, de grands ciseaux, une pince coupe fil ? Je n’avais encore jamais vu ça. Des narines béantes. Aucune trace de l’appendice manquant. J’interpelle les agents autour de moi, sans succès. On n’a rien retrouvé.
J’ai la migraine, le nez qui coule, les idées en compote. Rien ne me vient à l’esprit. Panne de flair. Fichu rhume. Je ne vois pas ce que je pourrais faire de plus ici. Je vais rentrer. En profiter pour aller chercher ma fille qui fait un stage pas loin d’ici. « Initiation aux parfums pour les enfants ». Une semaine organisée par une fleuriste du quartier. Ce stage tombait bien. Ce sont les vacances, mon boulot me bouffe énormément de temps, et depuis que sa mère s’est fait la malle… Ma fille m’attend déjà à l’entrée du magasin.
Elle a l’air ravie. Diane (c’est le nom de la fleuriste) est « super sympa, tu verrais, chez elle, c’est beau, des fleurs partout, des senteurs, on se croit au paradis, elle fait elle-même ses parfums, regarde, elle m’a donné une bouteille, et les copines sont cool, il y a même un garçon… ». Une avalanche de paroles qui m’indiquent qu’elle s’est parfaitement amusée, avec une adulte qui a l’air douée. Je peux déculpabiliser, je ne fais pas seulement dans l’occupationnel. Il faudrait quand même que je rencontre cette Diane, je ne l’ai vue que deux minutes avant de lui confier ma fille, ce n’est pas très sérieux. Pour ne rien gâcher, elle m’a semblé diablement jolie. J’emmène ma fille souper dans la pizzeria qui se trouve en bas de notre appartement. Un emplacement pratique pour un père qui ne sait pas cuisiner et une fille qui adore les pizzas.
Il m’empoisonne. Depuis trop longtemps. Mon balcon est devenu inutilisable. Cette odeur grasse et lourde qui flotte dans l’air et s’insinue partout. Qui colle. Qui huile les cheveux, les vêtements, la peau. Tellement épaisse que j’ai tout de suite l’impression de m’engluer. Je guette. Le dernier client. Il est tard. Il ferme. Je m’approche, frappe à la porte. Excusez-moi, j’habite tout près, vous ne pourriez pas me dépanner ? Il se penche. Je commence à avoir la pratique. Un coup, pas plus. Fignoler les détails. C’est fini. Rentrer. Jeter ces vêtements qui me sont déjà insupportables. Une douche. Longue. Désinfecter. Oublier. Dormir.
Me faire sortir la nuit. Avec ce rhume. Ils veulent ma peau, c’est sûr. Deux flics en fin de patrouille l’ont découvert il y a deux heures. Ils pensaient arriver à temps pour s’acheter quelque chose à manger. Un bon repas de flic : des frites grasses, un bout de viande difficilement identifiable et une bière pour terminer la nuit. Mais voilà, ils ont trouvé le tenancier gisant derrière son comptoir, avec quelque chose d’appétissant qui grésillait dans l’huile. Un nez tout frétillant.
Après les formalités d’usage, je rentre exténué. Je me termine au whisky, histoire de dormir un peu quand même. Le lendemain matin, la lumière m’aveugle. Quelque chose me vrille la tête et un poids dans l’estomac me rappelle les conseils du médecin : il faut arrêter de boire. Ma fille est déjà partie chez sa nouvelle amie. Il faudrait peut-être que je l’empêche de sortir, avec ce taré qui rôde. J’irai voir cette Diane demain. Aujourd’hui, rien ne me fera bouger d’ici. J’ai besoin de dormir 24 heures. Je débranche le téléphone, tant pis pour les collègues. S’il y a vraiment urgence, ils viendront me chercher.
Dans un sommeil plutôt agité, je rêve de coupables. Les visions s’entremêlent : un boucher égaré, un militaire désorienté, un cannibale affamé… Je me réveille de nombreuses fois en sueur. Je change trois fois de t-shirt.
Fumée noire à l’horizon. Mauvais signe. Et une odeur âcre qui parvient jusqu’ici. Aller voir. M’absenter tranquillement. Pas longtemps. Un prétexte. Manger. Nourrir. Mourir. Pas moi. Lui. Il est là, paisible. Content de lui. Impuni. Prendre en charge. Prendre en grippe. Nettoyer. L’habitude maintenant. Le bouquet final, feu d’artifice. Adieu.
Des coups de tonnerre. De voix qui grondent. Des… La porte. Je me lève en sursaut du divan, vais ouvrir. J’arrive, j’arrive. Quoi, encore un ? Des pneus ? Il brûlait des pneus dans son jardin ? Pas très écolo ça… Et le nez ? Carbonisé dans les cendres ? Je vais y aller, d’accord.
Je me sens nettement mieux. Les idées plus claires. Je vais d’abord voir comment se porte ma fille. Rendre une petite visite à Diane, pour l’avertir de ce qui se passe dans son quartier et lui demander de faire attention aux enfants. Et puis, elle a peut-être vu quelque chose.
Mon rhume a disparu, sans doute dans ces litres de sueurs perdus. A moi les arômes retrouvés de la cuisine, le goût des plats… les effluves de la ville aussi… Mais c’est moins marrant, nettement. Je passe m’acheter un bon cigare pour fêter ma guérison.
23 rue des Jacobins. Coïncidence, c’est vraiment au centre du périmètre des meurtres. Je pourrais même tomber sur un flagrant délit ! Le stage doit se terminer à cette heure-ci. Je sonne. En effet, il n’y a plus que ma fille et Diane. Ma fille termine son flacon de parfum qu’elle réalise elle-même. Diane a installé une longue table dans son magasin où je décèle dans un joyeux désordre les traces d’une journée bien remplie. Elle me propose de la suivre dans la cuisine et de prendre un café. Dans son sillage, même au milieu des fleurs, je flaire un mélange de fragrances légères, qui accompagnent sa silhouette gracile.
-Votre fille a déjà beaucoup de talent, vous savez. Elle pourrait venir plus souvent. Elle m’aiderait pour le magasin et je lui apprendrais quelques trucs.
-Vous lui en avez déjà parlé ?
Je sors mon cigare pour accompagner ce café dont l’odeur, presque oubliée déjà depuis mon rhume, me ravit déjà.
Non.
-Oui, et l’idée l’enchante. Je pourrais la prendre comme apprentie, en dehors des cours bien entendu, avec une petite rémunération.
Il n’oserait pas.
-Vous savez, elle m’a beaucoup parlé de sa mère. Il y a longtemps qu’elle est partie ? Je crois qu’elle lui manque beaucoup.
Pas ici !
J’allume mon cigare et tire une première bouffée jouissive, recrache la fumée sur le côté.
-Une présence féminine ne lui ferait pas de tort, et il paraît que votre métier vous prend énormément de temps. Vous faites quoi dans la vie ?
-Flic.
Elle me semble un peu trop nerveuse. Les idées ailleurs. Elle se tord les mains en parlant. Ses mots paraissent automatiques, détachés.
Il avait l’air sympa. Et puis sa fille…
Elle ouvre un tiroir, hésite. Son regard passe du cigare à ses mains. Je me lève.
-Excusez-moi, le parfum du cigare vous dérange ?
Le parfum !
Elle ne dit rien mais semble au bord des larmes. Ses yeux luisent étrangement. J’écrase mon cigare. Je m’approche.
-Diane ?
Elle ne bouge pas. Tétanisée. Je vois sa main droite. Au dessus du tiroir. En suspension. Les jointures des doigts blanches tellement ils sont crispés. Ils tiennent quelque chose. Au bout d’un manche rouge, deux éclats de métal brillent en tremblant. Je lui prends le sécateur des mains, doucement. Je plonge mon regard dans ses yeux. Elle éclate en sanglots. Se love contre moi, s’écroule presque. Elle a les traits d’une petite fille épuisée. D’une beauté charmante. Je la prends dans mes bras, jette négligemment le sécateur dans la poubelle.
-Tout va s’arranger, Diane, vous verrez…