*Cette nouvelle, finaliste du concours de nouvelles de la Police de Liège, a été publiée sous le titre Révolution dans le recueil Canicule, publié chez Luce Wilkin en 2009.
Je n’arrive pas à dormir. Cette chaleur, moite et implacable depuis quelques jours, ne s’apaise plus avec la nuit. Le moindre mouvement me coûte et devient insupportable. Je me sens enveloppé, comme si l’air avait pris la densité de l’eau, empêchant toute respiration, m’écrasant comme s’il voulait extraire la dernière goutte de ma sueur pour se rafraîchir.
Canicule. Le mot est lâché. Les radios, la télévision et les journaux le rappellent à longueur de journée maintenant : huit jours qu’elle s’est abattue sur le pays pour ne plus l’abandonner. Les villes tournent au ralenti. Les gestes sont économes et mous. Les gens cuisent. Les esprits fondent.
Les experts sont formels, c’est l’été le plus chaud que le continent ait connu depuis 20 ans. 20 ans déjà… L’année qui a dépassé tous les records de chaleur jamais enregistrés. Je m’en souviens très bien de cet été. Comment pourrais-je l’oublier puisque cette année-là, je l’ai rencontrée ?
C’était une année de crise. Comme tant d’autres. Récession, chute des actions, délocalisation, licenciements, chômage… Quoi de plus banal aujourd’hui ? Mais à cette époque, j’étais jeune, énergique et révolté. Et je n’étais pas le seul. Les manifestations s’organisaient un peu partout. Je n’en ai manqué aucune. Moi qui venais de perdre mon premier boulot.
Souvent, les cortèges se terminaient en bousculades avec les policiers. J’en garde d’ailleurs quelques cicatrices. Nous essayions parfois de les convaincre, de les rallier à notre combat. Sans succès. Les autorités choisissaient toujours avec soin leurs troupes, les puisant souvent dans des régions voisines, voire rivales.
C’est en essayant d’échapper à une charge de cavalerie que je l’ai découverte. Les galops des chevaux sur le pavé résonnaient le long des façades. Paniqué, je me suis rué dans un petit café qui bordait la rue. Elle était là. Seule. Debout devant le comptoir, fumant une cigarette.
J’ai subitement oublié ce qui m’amenait en ces lieux. Je suis resté la main sur la poignée de la porte, le geste interrompu. Je la fixais simplement. Sans doute avec un air un peu ahuri. Essoufflé et rouge d’avoir couru, je sentais une autre chaleur m’envahir. Comme une boule de feu dans le ventre qui irradiait tous mes membres. Et qui m’empêchait de formuler la moindre pensée cohérente. Un courant inconnu électrisait mon corps, jusqu’à faire tressaillir mes muscles.
Pourquoi un tel choc ? Elle était belle, mais ce n’est pas suffisant. Je ne sais pas ce qui a créé cet instant : les volutes de fumée, une odeur, la lumière qui glissait le long de sa nuque, le contraste entre son calme et mon agitation, son regard tranquille mais profond, ses longs cils noirs, le mouvement de son corps lorsqu’elle s’est à moitié tournée vers moi ? Le destin ?
N’ayant toujours rien dit, je craignais vaguement qu’elle ne m’expulse et me dénonce quand elle m’a simplement demandé de fermer la porte. Sans rien ajouter, elle est passée derrière le comptoir et m’a servi une bière. Je crois l’avoir vidée en une fois, sans que cette fièvre étrange ne me quitte. Elle me collera au corps tout l’été.
Laure. Ma Laure. Mon soleil, mon zénith, mon été. Ma vie. Elle était mon âme sœur. De celles qui poussent à l’action. Elle me donnait des ailes. Je voulais tout pour elle. Tout lui offrir, tout lui montrer, tout lui faire vivre. Tout partager. Tout de suite. Voir ses yeux briller me donnait le vertige. Il ne fallait pas qu’elle s’arrête de rire, de me regarder, d’être heureuse.
Je ne voulais plus l’abandonner une seconde. Je suis resté jusqu’à la fermeture du bar en discutant avec elle. Je suis revenu le lendemain. Et le surlendemain. Nous nous sommes conquis rapidement. En douceur, sans obstacle. Depuis le premier jour, mon corps entier se tendait vers elle. Quand enfin je lai embrassée, ce fut une explosion. Une révélation. Une révolution.
Pour ne plus la quitter, je faisais venir mes amis dans le café où elle travaillait pour discuter des grèves, des manifestations. Pour refaire le monde. Pour rêver. Mais la situation s’enlisait. Le gouvernement ne se laissait pas intimider et la répression faisait de plus en plus de victimes. Nos débats s’enflammaient, tout comme le mercure qui rendait tout le monde un peu plus fou.
Nous nous voyions écrasés par le pouvoir des grandes sociétés et des banques que protégeaient des armées de policiers. Des policiers qui avaient le droit de frapper et parfois d’ouvrir le feu. Nous étions révoltés et survoltés. Nous nous sentions en guerre.
Maudite chaleur ! Elle me fait toujours transpirer les mêmes souvenirs. La peau perlée de Laure qui me manque tellement. Sa voix, ses gestes, ses réflexions. Ses yeux. Ses défauts… Laure. Mon soleil, mon zénith, mon été. J’en suis orphelin depuis 20 ans et je n’oublie rien. Pas un instant. Je vis toujours son absence avec la même intensité.
L’atmosphère est lourde de menaces. J’étouffe. J’entends les premiers grondements d’un orage qui s’annonce.
Un jour, le patron de Laure en a eu marre de ces mauvais clients. Nous ne buvions presque rien. Nos discours allaient lui attirer des ennuis. Nous étions des agitateurs. Des jeunes chômeurs sans le sou, des bons à rien, des oisifs, des parias. Et je distrayais la serveuse. Nous sommes partis. Et Laure avec nous. Sa petite révolte à elle. Une façon de dire merde à tous les patrons. Et de mieux intégrer notre groupe.
Dehors, une manifestation avait éclaté devant une banque. Son directeur venait d’annoncer de nouveaux licenciements, tout en condamnant ces « mouvements de grèves incontrôlés provoqués par quelques agitateurs irresponsables qui menacent l’économie nationale ». Nous nous sentions impuissants. Nous voulions agir.
Il y avait peu de policiers. Ils étaient déjà submergés par la marée humaine. Nous avons plongé dans la foule. Riposté aux coups des policiers. Ils ont sombré, noyés. Nous avons repêché leurs armes. Nous sommes entrés dans la banque. Nous nous sommes servis.
C’était si facile. Nous sommes sortis sans problèmes. Nous sommes allés rendre visite à une usine en grève et nous avons rempli leur caisse de soutien. Un peu surpris au départ, les ouvriers nous ont vite accueillis en héros. Nous avions trouvé notre cause et les moyens d’agir en son nom.
Evidemment, nous avons gardé une partie de l’argent. Pour investir dans notre entreprise d’abord. Pour faire la fête aussi. Et pour offrir des cadeaux à Laure. Nous avons enchaîné rapidement : banques, postes, commerces de luxe… Un travail à la chaîne enfin au profit des travailleurs.
Notre réputation s’est propagée rapidement. On nous avait vus lors de notre première action. Vus et reconnus. Laure nous accompagnait toujours. La presse l’a remarquée. Comme elle a remarqué nos regards qui se touchaient toujours, nos baisers volés, provocateurs parfois, la façon dont nous nous protégions l’un l’autre. L’union de nos gestes. Séduits, les journalistes voyaient en nous de nouveaux Bonnie et Clyde, teintés de Robin des bois…
Nous avons vécu des semaines enflammées. Laure et moi étions constamment ensembles. Peu importe l’endroit, nous étions comme soudés. Une fusion incendiaire qui décuplait notre énergie, nos sentiments, notre perception de chaque instant qui filait. Chaque geste et chaque hold-up renforçaient notre pacte. Les premières fusillades aussi.
Elle nous est tombée dessus rapidement. Nous étions aveugles de ne pas la voir arriver. Son ombre planait sur notre insouciance. Ou peut-être savions-nous. Sans vouloir l’admettre. Nous l’acceptions. En échange de ces moments si riches, si entiers. Si éblouissants.
Cette fois, les policiers nous attendaient. Ils nous ont laissé entrer dans cette banque. Une banque vide. Personne. Ensuite un cri, dehors. Là où Laure était restée pour faire le gué. Un autre cri. Des coups de feu. Irréels. Un silence. Un ordre lancé. Rendez-vous ! Je sors à mon tour. Je la vois, étendue. Inerte. Je la prends dans mes bras. Je l’embrasse. La serre contre moi. Les larmes montent. Comme la douleur. Une chaleur aussi puissante que le jour où j’ai rencontré Laure. Mais différente. Mauvaise. Destructrice. Je ne me souviens que vaguement de ce qui a suivi. Je ne voyais rien à travers mes larmes. J’ai sorti un pistolet. J’ai tiré. N’importe où. Je me suis écroulé. Blessé. J’aurais voulu mourir.
Ils m’ont soigné. Condamné à la prison. Mon avocat a bien trouvé quelques circonstances atténuantes, mais les faits étaient graves. Ils m’ont enfermé. Je suis resté des mois dans une sorte de vide. Prostré. En pensant toujours à elle. Elle ne me quittait pas. Je ne pouvais en détacher ma pensée. Impossible.
Je n’ai pas vu les années passer. J’étais anesthésié. Un jour je suis sorti. J’ai repris une vie. Comme dans un rêve. En observateur. Tout me semblait flotter. Tout était si fade. Irréel, faux. Incomplet.
La pluie, enfin ! L’orage s’est éloigné. Quelques gouttes tombent et chantent sur le sol. Bientôt la fraîcheur d’une nouvelle nuit. J’entends une voix qui m’appelle. Leyla. Je ne saurais pas dire quand je l’ai rencontrée. Nous nous sommes croisés. Une fois, deux fois… Elle m’a apprivoisé. Elle a la délicatesse d’une fleur d’oranger. Elle s’est lentement construit un nid dans ma vie. Brindille par brindille. Sans se faire remarquer. Elle m’a offert ses bras. Sa présence. Sans rien m’imposer. Leyla. « Celle qui est née dans la nuit ».
Un vent doux et agréable me caresse soudain le visage. Il fait de nouveau frais. L’air se fait plus léger. Leyla. Celle qui apaise mes nuits. Leyla. Mon rayon de soleil, mon chant d’oiseau. Mon printemps.